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  Miguel SHEMA
 6/2/2020
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Lecture Zen
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George Floyd, la mort qui nous rappelle ce que vivent les Noirs
 
 

Une semaine après, le décès de George Floyd, tué par une intervention policière, continue d'embraser les Etats-Unis. Et il continue de faire pleurer Miguel, qui y voit la réminiscence du racisme systémique et de la violence que subissent les Noirs, en France comme ailleurs.


 

Photo

Une semaine après, le décès de George Floyd, tué par une intervention policière, continue d'embraser les Etats-Unis. Et il continue de faire pleurer Miguel, qui y voit la réminiscence du racisme systémique et de la violence que subissent les Noirs, en France comme ailleurs.

En voyant l’assassinat de George Floyd par un policier blanc, j’ai pleuré. J’ai d’abord vu la photo avec le policier qui a son genou sur la nuque de George Floyd, elle m’a chamboulé. Je suis resté silencieux quelques minutes, ne trouvant quoi dire devant la violence de cette photo. Puis une dizaine de minutes plus tard, j’ai vu la vidéo et j’ai pleuré. J’ai tellement pleuré ! J’étais anéanti, je n’arrivais pas à penser à quoi que ce soit d’autre pendant toute la journée. Les images me revenaient et les larmes arrivaient aussitôt.

Voir George Floyd suppliant le policier de le laisser respirer m’a rappelé ce qu’était la condition des Noirs, ce que l’Occident a fait des corps noirs. Ce n’est pas une chose qu’on oublie facilement, il nous est d’ailleurs impossible de l’oublier : les Blanc.he.s dans la rue qui nous lancent des regards pleins de mépris et de surprise quand ils nous voient dans l’espace public, les femmes blanches changeant de trottoir dès qu’elles nous voient, ou encore la police qui nous contrôle constamment…

Tout cela nous empêche d’oublier à quel point les corps noirs, nos corps, sont en danger dans l’espace public et par la même occasion nous rappellent notre illégitimité à y exister. George Floyd n’arrivait plus à respirer parce qu’il avait le poids d’un policier sur sa nuque.

La militante et sœur d’Adama Traoré, Assa Traoré, a écrit dans Le Combat Adama (livre co-écrit avec le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie) : « Mon frère, quand il se fait attraper, trois gendarmes montent sur lui. Ça représente 250 kilos. Ç’aurait été un corps blanc, ils ne l’auraient pas fait. Parce que, en fait, le corps noir n’est même pas considéré. Le corps noir est considéré comme ayant beaucoup de force, comme pouvant supporter beaucoup de choses, comme pouvant supporter la maltraitance, comme pouvant souffrir et ne rien dire. On fait subir ça à un corps noir. » (p.55)

Ces scènes d’asphyxie des corps noirs, que ce soit George Floyd ou Adama Traoré et tant d’autres, symbolisent la condition noire : une impossibilité de respirer ! « Adama a été asphyxié. Et l’on peut dire qu’il y a tout un système d’asphyxie qui s’applique aux jeunes Noirs et Arabes dès le plus jeune âge et dans lequel l’ensemble des institutions est impliqué » (p.19), écrivait Geoffroy de Lagasnerie dans Le Combat Adama.

Donc j’ai pleuré parce que je voyais ce que le monde avait fait de nous, j’ai pleuré parce qu’en Occident il est possible de nous assassiner aussi facilement. En vous écrivant cela, je pleure encore. Et dans ces moments où le monde me rappelle ce qu’il peut me faire à moi et aux autres Noir.e.s – j’ai ressenti la même chose lorsque j’ai appris la mort d’Adama Traoré – il n’y a rien qui peut me redonner de la force, si ce n’est James Baldwin. J’ai donc décidé de relire La prochaine fois le feu.

Filmer pour se protéger

Baldwin y écrit page 42 : « Les Noirs veulent simplement ne pas se faire taper dessus par les Blancs à chaque instant de leur bref passage sur cette planète. » Il poursuit quelques pages plus loin : « Quand un Blanc est confronté avec un Noir, en particulier si le Noir est sans défense, de terribles choses se font jour. Je le sais. » (p.78). La mort de George Floyd en est un exemple, si toutes les autres n’était pas suffisantes.

De plus, à part filmer, quelle défense avons-nous ? À part documenter comment et dans quelles conditions la police nous élime, qu’est-ce que nous avons ? Pas grand-chose, mais c’était sans compter sur certains députés qui ont déposé une proposition de loi le 26 mai visant à rendre illégale « la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image des fonctionnaires de la police nationale, des militaires, de policiers municipaux ou d’agents des douanes », sous peine d’une amende de 15 000 euros et d’un an de prison.

Rien n’est laissé au hasard. On assiste à un véritable renversement, la police qui mutile, persécute, et assassine – particulièrement les corps non-blancs – devient l’instance qu’il faut protéger, devient l’instance en danger alors que ce sont les Noir.e.s et les Arabes continuent de périr pour aucune raison. Mahamadou Camara, frère de Gaye Camara tué d’une balle dans la tête par un policier, expliquait dans le podcast Projet Adama l’importance de filmer les actions des policiers, nos caméras comme moyens de protection pour ne pas être tué.

Je conclurai avec les mots de Baldwin :

« Il faut beaucoup de force et beaucoup de ruse pour monter constamment à l’assaut de la puissante et hautaine forteresse de la primauté blanche, comme les Noirs de ce pays le font depuis si longtemps. Il faut beaucoup de souplesse spirituelle pour ne pas haïr celui qui vous hait et dont le pied écrase votre nuque, et ne pas apprendre à vos enfants à le haïr exige une sensibilité et une charité encore plus miraculeuses. Les petits garçons et les petites filles noirs qui aujourd’hui font face à ces foules hurlantes proviennent d’une longue lignée de paradoxaux aristocrates – les seuls véritables aristocrates que ce pays ait produits.

C’est de la montagne de la suprématie blanche qu’ils ont à coups de pic détaché la pierre de leur personnalité. J’ai le plus grand respect pour cette humble armée d’hommes et de femmes noirs qui piétinait devant d’innombrables portes de service, disant « oui, Monsieur » et « non, Madame » afin d’acquérir un nouveau toit pour l’école, de nouveaux livres, un nouveau laboratoire de chimie, d’autres lits pour les dortoirs, d’autres dortoirs. »

Ces lignes, que je trouve si fortes, ne sont pas pour moi un projet. Cela ne m’intéresse pas d’apprendre « à ne pas haïr – je pourrai même comprendre qu’on haïsse – celui […] dont le pied écrase [ma] nuque » ou dans ce cas précis la nuque de George Floyd ; mais je crois que ces lignes résument assez bien la condition noire.

 

Par : Miguel SHEMA

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